Quand on construit une plateforme de transparence financière municipale, on s'attend à trouver des données. Des chiffres bien organisés, quelques PDF, peut-être un portail. Ce qu'on ne s'attend pas, c'est à passer plusieurs heures à chercher le budget d'une ville de 70 000 habitants pour finalement tomber sur une page qui retourne une erreur 403.
Pourtant, c'est régulièrement ce qui se passe.
Chaque ville fait comme elle veut
En intégrant les données budgétaires des 20 plus grandes villes du Québec dans Municipalis, j'ai rencontré à peu près toutes les variations possibles de ce qu'une ville peut appeler « rendre son budget public ».
Granby en est le meilleur exemple. La ville produit et publie directement le document standardisé du MAMH : pas de mise en page élaborée, pas de photos de parcs ou de messages de la mairesse, juste les données complètes, organisées selon les postes budgétaires officiels. C'est austère, peut-être, mais c'est précisément ce que permet la réutilisation. Un journaliste, un chercheur, ou une plateforme comme Municipalis peut s'en emparer immédiatement. Ce modèle devrait être la norme pour tout le Québec.
Saint-Jérôme propose quant à elle une approche différente, mais tout aussi louable. La ville présente son budget directement sur son site web, sous forme de tableau détaillé par poste — accessible à l'adresse vsj.ca/finances/budget. Pas de PDF à télécharger, pas de camembert : des chiffres, organisés, lisibles, et disponibles à qui veut les consulter. C'est une démarche qui mérite d'être soulignée, car elle place l'information là où le citoyen se trouve naturellement : sur le web.
Mirabel va encore plus loin. Le document budgétaire que la ville publie est d'une exhaustivité qui n'a pas d'équivalent parmi les villes que Municipalis a recensées. Il contient bien sûr ses camemberts — Mirabel n'échappe pas à la mode — mais ceux-ci illustrent une information déjà présentée en tableaux comparatifs détaillés, poste par poste, avec les chiffres de l'année précédente et les écarts en dollars et en pourcentage. Viennent ensuite les prévisions budgétaires détaillées : 19 pages de données comptables désagrégées jusqu'au niveau du compte de dépenses individuel, par centre de responsabilité, pour chaque service municipal. Le programme triennal des immobilisations est ventilé projet par projet avec ses sources de financement. Le programme de pavage, rue par rue.
C'est le genre de document qu'un analyste, un journaliste ou un citoyen minutieux peut réellement éplucher. Les camemberts sont là pour qui veut une vue d'ensemble rapide. Les tableaux sont là pour qui veut les chiffres. Les deux coexistent. C'est précisément ce qui manque ailleurs.
Ces trois villes montrent qu'il est possible de faire les choses correctement, avec des moyens et des approches différentes. Ce qu'elles ont en commun : la substance prime sur l'apparence.
L'autre bout du spectre : bien présenter, mal informer
À l'opposé, on trouve des documents soignés qui ne disent presque rien.
Montréal est l'exemple le plus frappant. La métropole publie sur son site web un document au format PDF non téléchargeable — ce qui décourage déjà toute réutilisation — mais surtout, ce document ne contient pas de ventilation détaillée des postes de dépenses. À la place : des camemberts accompagnés de pourcentages arrondis. « 34 % pour les services aux citoyens. » « 18 % pour les infrastructures. »
Ces chiffres ne sont pas faux. Ils sont juste inutilisables.
Combien Montréal prévoit-elle dépenser exactement en sécurité publique en 2026 ? En voirie ? En dette ? Impossible de le savoir depuis le document officiel publié sur son site. Municipalis a donc fait ce que tout citoyen a le droit de faire : une demande d'accès à l'information.
La réponse est arrivée rapidement — pas les données, mais un avis. La Ville nous informait qu'elle ne serait pas en mesure de traiter notre demande dans le délai de 20 jours prévu par la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics, et qu'elle s'accordait déjà un délai supplémentaire de 10 jours. Il y a de cela 34 jours et on continu à compter.
Pour transmettre la ventilation budgétaire d'une organisation qui gère plusieurs milliards de dollars de fonds publics.
Pour une information que Mirabel détaille sur 19 pages de comptes individuels. Que Granby publie le jour de l'adoption du budget. Que Saint-Jérôme affiche en permanence sur son site web.
Ce qui est peut-être plus inquiétant encore, c'est que cette tendance à privilégier la mise en scène sur le contenu ne semble pas limitée aux grandes villes. Shawinigan publiait jusqu'à récemment un tableau budgétaire complet — un document sobre, mais utile. En 2026, la ville semble avoir suivi la même dérive : une présentation de type PowerPoint, avec de belles photos, des aplats de couleur, et bien peu de chiffres déchiffrables.
Mais au-delà de la forme, c'est le fond qui pose problème. La nouvelle présentation de Shawinigan regroupe certaines dépenses sous des postes budgétaires qui ne correspondent pas aux catégories standardisées du MAMH. Ce n'est pas qu'une question esthétique : des postes non standards rendent impossible toute comparaison directe avec les autres municipalités québécoises. Le cadre comptable du MAMH existe précisément pour éviter cela. Quand une ville s'en écarte dans sa communication publique, elle ne simplifie pas : elle opacifie.
Et puis il y a Blainville — à l'opposé de Mirabel à tous les égards. La ville présente bien un tableau budgétaire, mais ce tableau ne contient qu'une seule ligne de dépenses : Dépenses. Un total global, sans aucune ventilation. On sait combien la ville dépense. On ne sait pas du tout à quoi.
C'est techniquement de l'information. C'est pratiquement le minimum absolu qu'on puisse divulguer tout en pouvant prétendre avoir publié un budget.
La dette : le chiffre qu'on ne dit pas
Il y a une autre donnée que les villes évitent soigneusement de mettre en avant : le total de leur dette à long terme.
Quand elles abordent le sujet — et ce n'est pas toujours le cas —, elles préfèrent généralement présenter des mesures dérivées : la dette par unité fiscale moyenne, le ratio du service de la dette par rapport aux revenus, la dette nette par habitant. Ces indicateurs ont leur utilité. Ils permettent de contextualiser, de comparer dans le temps, de rassurer.
Ils permettent aussi, selon l'angle choisi, de ne jamais avoir à prononcer le chiffre brut.
Mirabel fait exception : les renseignements statistiques en tête de son document indiquent la dette à long terme au 31 décembre 2025 — 163 795 891 $ — ventilée entre la portion à la charge de l'ensemble, des secteurs, et du gouvernement. C'est le genre d'information que les autres villes glissent en page 47 d'un rapport annuel, quand elles la publient du tout. Ici, elle est en page 2.
Un ratio se comprend difficilement sans le numérateur. Dire que le service de la dette représente 15 % des revenus est une information incomplète si on ne sait pas que la dette totale est de 163 millions de dollars. La mesure par unité fiscale moyenne, elle, a l'avantage supplémentaire d'être abstraite pour la grande majorité des gens — qui ne savent pas ce qu'est une unité fiscale moyenne et ne peuvent donc pas faire le chemin inverse vers le total.
Ce n'est pas de la malhonnêteté. Mais ce n'est pas non plus de la transparence.
Municipalis affiche le total de la dette à long terme quand les données le permettent. Parce qu'un citoyen qui veut comprendre les finances de sa ville a le droit de commencer par le chiffre entier.
Ce qu'on trouve aussi en chemin
Les problèmes ne sont pas tous des choix éditoriaux — certains sont simplement techniques, mais leurs effets sur l'accessibilité sont les mêmes :
Des PDF scannés sans texte sélectionnable. Le contenu est là, mais c'est une image. Pour en extraire les chiffres, il faut un logiciel de reconnaissance optique, une vérification manuelle, et beaucoup de patience.
Des archives ZIP contenant des JPEG. Des images dans un fichier ZIP présenté comme un PDF. On décompresse, on obtient des dizaines de pages scannées, et on recommence la procédure manuelle.
Des serveurs qui bloquent les téléchargements automatisés. Même quand le document existe et est accessible depuis un navigateur, certains serveurs municipaux retournent une erreur 403 dès qu'une requête vient d'un script. Le seul contournement : télécharger manuellement, puis téléverser soi-même.
Ce que ça coûte, concrètement
Pour les villes dont les données sont bien formatées, intégrer un budget prévisionnel dans Municipalis prend quelques instants. Pour les autres, le même travail peut prendre beaucoup plus — et chaque tableau mal reconnu, chaque colonne décalée, chaque montant en milliers qu'on oublie de convertir est une source d'erreur potentielle.
Si c'est coûteux pour une plateforme dédiée à ce travail, imaginez ce que ça représente pour un journaliste qui veut comparer trois villes avant un article, ou pour un citoyen qui veut simplement savoir combien sa ville prévoit dépenser en sécurité publique l'an prochain.
La transparence, c'est plus que la publication
Un document inaccessible à la machine est difficilement accessible aux citoyens ordinaires. Un PDF non structuré protège autant qu'il révèle. Un camembert sans tableau ne remplace pas les chiffres dont il est tiré. Un ratio ne remplace pas le total. Des postes maison ne remplacent pas une nomenclature commune. Et un total global n'est pas une ventilation.
À chaque étape, il est possible de faire moins. Et à chaque étape, certaines villes choisissent de le faire.
La véritable transparence, c'est de rendre l'information utilisable — et de ne pas choisir à la place du citoyen quelle portion de cette information il est en mesure de comprendre. Granby, Saint-Jérôme, Mirabel : trois approches différentes, un même résultat. Le citoyen a accès aux chiffres réels, sans filtre ni mise en scène.
Ce que les exemples de Shawinigan et de Blainville rappellent, c'est que ces acquis ne sont pas permanents — et que l'absence de transparence n'a pas toujours besoin d'être spectaculaire pour être réelle.
Ce qu'on peut faire d'ici là
En attendant une standardisation qui prendra du temps, Municipalis fait le travail manuellement pour les grandes villes : extraire, vérifier, normaliser, publier. C'est lent, imparfait, mais faisable.
Si vous êtes élu municipal, greffier, directeur général, ou simplement quelqu'un qui travaille avec ces documents : la prochaine fois que votre ville adopte son budget, regardez ce que font Granby, Saint-Jérôme ou Mirabel. Ces modèles sont à la portée de n'importe quelle municipalité québécoise. Et si votre ville le faisait déjà — ne revenez pas en arrière.